Shigeru Ban
La soutenable légèreté de l’architecture

Techniques et Architecture, Paris, n° 458, février / mars 2002, p.p. 64 ­ 69.
Shigeru Ban. La soutenable légèreté de l’architecture
La légèreté de l’architecture, l’économie de la matière, le contrôle de l’impact environnemental et humain de toute construction, voici quelques jalons qui cernent le champ des recherches matérielles et spatiales menées par l’architecte japonais Shigeru Ban. Pour lui l’économie de moyens, qui épargne l’environnement et ne pas alourdir des budgets, n’est jamais une limite. C’est, au contraire, toujours un élément stimulant pour trouver des matériaux et des solutions nouvelles, et donner lieu à une esthétique propre. Un atelier de construction grandeur nature mené cet été avec le Vitra Design Museum à Boisbuchet, une exposition à la Galerie d’Architecture à Paris, puis à arc en rêve à Bordeaux ont permis de mieux comprendre la démarche du concepteur de l’étonnant dôme de tubes de carton du pavillon du japon à l’exposition de Hanovre, qui mène aujourd’hui de nouveaux projets.

À Pouilly-en-Auxois, Shigeru Ban, associé à Jean de Gastines, construit avec peu de moyens, les deux bâtiments, très différents, du Centre d’Interprétation du Canal de Bourgogne, lieu culturel dédié à l’histoire de cet ouvrage fluvial. D’une part on y trouve un hangar à bateaux, destiné à l’exposition d’un ancien navire. Cette construction reprend les recherches de Ban sur la capacité des tubes en carton à soutenir une voûte comme structure porteuse, recherches qui à Hanovre s’étaient concrétisées avec le « Pavillon Japonais ». Shigeru Ban tient à préciser que ces recherches, débutées en 1986, sur la capacité de papier à fonctionner comme matériel structurel, n’avaient au départ pas grand-chose à voir avec un souci écologique et étaient encore moins inspirées par une quelconque référence à la tradition japonaise, dont il se dit éloigné.

Ban souligne qu’il cherchait simplement à utiliser les matériaux existants les plus divers d’une façon très différente de leur emploi conventionnel. À Pouilly-en-Auxois, la voûte du hangar à bateau (la halle du Toueur) finement dessinée en demi-arc de cercle, est constituée de tubes de carton croisées, de 74 mm de diamètre, traités pour supporter et l’eau et le feu, liés aux tubes horizontaux plus épais par des raccords en aluminium. À l’extérieur une simple peau en polycarbonate couvre la voûte, qui est encore renforcée à l’intérieur par de fins fils de fer tendus entre les éléments.

Le deuxième petit bâtiment pour le canal de Bourgogne est d’un tout autre caractère. C’est un musée transparent, une boîte de verre ouverte sur le paysage. L’invention consiste à identifier équipement intérieur et structure : ce sont ici les seules étagères en fer utilisées pour exposer le matériel, qui portent le toit. Ainsi Ban reprend les idées développées précédemment dans son «Furniture House» (1995), où placards et bibliothèques remplaçaient les murs et devenaient les seuls éléments porteurs du toit, solution à la fois élégante et économique.

Systèmes préfabriqués qui assurent un rôle porteur, économie de moyens : ces principes reviennent également dans le projet des logements sociaux à Mulhouse. À nouveau avec Jean de Gastines, Ban empile ce qu’il nomme des «containers», des cuisines et salles de bains préfabriquées, éléments rigides qui portent aussi les planchers, pour construire 14 appartements aussi économiques que variés. Ces logements de 2 à 5 pièces sont accolés à un long mur de refend percé d’ouvertures. Peint en blanc, ce mur traduit l’influence avouée de son maître John Hejduk (on pense au «Wall house», réalisé récemment à Groningen). Les toitures posées sur le refend sont, encore pour des raisons d’économie, alternativement en V et en V inversé; ce calme mouvement d’ailes donne une variété et une légèreté étonnantes à l’ensemble.

Si les deux projets français illustrent les orientations les mieux connues du travail de Ban, d’autres projets en cours en indiquent peut-être les nouvelles directions. Ainsi, à Odate, au Japon. Avec le projet de la Salle de sport de l’hôpital (août 2001), Shigeru Ban donne suite à ses recherches sur les voûtes dont la structure porteuse est fait des matériaux économiques et détournés de leur utilisation habituelle. Il la construit cette fois avec des longues planches en bois lamellé collé. Ce dôme ovale peut résister au poids considérable de la neige, car la structure des arcs verticaux en bois lamellé tient en sandwich d’une façon ingénieuse les longs éléments horizontaux. Shigeru Ban démontre ainsi que le bois lamellé peut, comme du carton, être utilisé structurellement, avec une portée de vingt mètres. Une telle voûte nécessite considérablement moins de bois qu’une construction aux poutres en bois massif.

Le même matériel est employé dans le plus ludique Crèche de Hôpital d’Imai d’Odate livré en mai 2001. Ici un arc allongé fait de bois lamellé fin et «tissé» forme un tunnel basé sur tensions et compression. Un double-toit en plaques alternativement de polycarbonate et d’acier, d’une pente de 90°, protège cette voûte de bois d’une masse de neige éventuelle.

En fait, avec ces matériaux inhabituels et économiques, issus du recyclage, Ban nous propose de choisir de façon responsable les matériaux les plus appropriés à chaque situation. Le papier comme structure porteuse est ainsi une prise de position contre une architecture qui se fait trop «lourde» et coûteuse à tout point de vue - économique et environnemental. S’il utilise des tubes de papier, c’est, dit-il, pour créer des «espaces chaleureux» où sont combinées des matériaux «chauds et froids». Il importe aussi de retenir ces prises de positions sociales et humanitaires. Car «dans chaque désastre naturel ou guerrier, dit-il, c’est la reconstruction des habitats qui est la plus difficile, et nous architectes, sommes doublement responsables dans ces situations, car si l’on utilse trop d’arbres pour construire des maisons, le déboisement provoquera de nouveaux désastres naturels».

Une façon de prendre ses distances vis-à-vis d’une architecture qui construit pour quelques privilégiés, et de mettre en œuvre ses connaissances et ses expériences «un peu comme des médecins le font, pour le bénéfice d’un public général». Ainsi Shigeru Ban a produit, avec son organisation Voluntary Architects Network, divers habitats d’urgence pour des réfugiés ou des victimes de tremblements de terre. Pour ne pas consommer du bois qui devient vite rare dans ces conditions, ces refuges sont construits avec de la toile et des tubes de carton traités, matériau dont Ban a constaté qu’il demeure assez disponible en temps de crise.

Des simples «paper emergency chelters» développés par Ban comme consultant pour le UNHCR (United Nations High Commision of Refugees) au Rwanda, à l’étonnante église et aux huttes en tubes de carton édifiées pour les victimes de tremblement de terre de Hanshin, ou à sa propre maison, la «Paper House», dans laquelle ces mêmes tubes en papier portent le toit, on retrouve la même recherche, la même exigence et la même simplicité. Car, dit Ban : «Pour ces victimes, j’ai voulu créer aussi des belles constructions qui peuvent toucher les gens et améliorer leurs vies.» Ce n’est que dans une telle exigence que s’affirme la possibilité de créer une œuvre architecturale originale et de contribuer à la société avec une telle responsabilité.


© Steven Wassenaar


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