Rotterdam Transfers
Rencontre avec Joep van Lieshout

Techniques et Architecture, Paris, n° 458, février / mars 2002, p.p. 40 ­ 43.
Rotterdam Transfers. Rencontre avec Joep van Lieshout
Proches du registre architectural, les inventions de l’artiste néerlandais Joep van Lieshout sont mobiles, ambiguës et techniquement sophistiquées. «Solutions pratiques pour des problèmes de tous les jours», ses œuvres dont certains évoquent des habitats éphémères, mobiles ou d’urgence sont également l’expression d’une stratégie artistique ironique, décapante, qui piège magistralement depuis une dizaine d’années le monde de l’art contemporain à l’intérieur de ses propres contradictions théoriques.

Depuis quelque temps est ancrée, dans un canal à Amsterdam, une «sculpture flottante», une commande officielle de la ville. L’oeuvre semble être une péniche en polyester joliment colorée, de forme traditionnelle, dont on trouve des milliers dans la ville, mais sur laquelle est montée une excroissance en forme de sein où l’on imagine que se trouve la chambre à coucher.
Dans le travail de Van Lieshout on connaissait déjà d’autres excroissances baroques, a l’intérieur desquelles se situaient de luxueuses chambres de repos, ces «slave units» qui étaient vissées sur les «master units» formées par un mobile home. Il s'agissait là d’un système d’assemblage d’architecture mobile, qui permet un agrandissement et une adaptation constante à partir d’une unité centrale sur roues. Selon Van Lieshout, une des fonctions possibles de ce système flexible est de fournir des habitations d’urgence pour des réfugiés, ces mêmes habitations pouvant plus tard être transformés en habitat permanent en vissant des nombreuses chambres sur les unités centrales. En superposant des mobiles homes, séparés par des planchers en béton, on pourrait même créer des immeubles à étages. Joep van Lieshout écrit à ce propos que «construire peut être réduite à empiler et superposer».

Ce qui fait le génie de la stratégie de Van Lieshout c’est qu’elle est à double fin : toutes ces œuvres, habitats, habitacles, camping-cars et autres véhicules utilitaires, sont utilisables et utilisées, mais également achetés par des musées et collectionneurs et exposées comme œuvres d’art. Ces finalités apparemment contradictoires leur confèrent une signification ironiquement critique. Il a ainsi récemment transformé un wagon de marchandises en refuge pour des «pionniers» urbains, fait entièrement de bois blanc, équipé des toilettes biologiques, panneaux solaires, douche, cuisine, sans oublier cet unique lit gigantesque qui ne manque jamais. Qui le souhaite peut maintenant louer ce wagon pionnier pour y mener une brève aventure autonome et confortable, sur un des nombreux chemins de fers abandonnés des Pays-Bas. Une fois encore, il s’agissait d’une commande officielle pour une œuvre d’art qui devrait marquer dans le paysage une ancienne ligne de chemin de fer. Van Lieshout a donc laissé à la ville de Stadskanaal une œuvre qu’elle doit d’exploiter comme une maison de vacances sur roues, tout en continuant d’essayer d’en vanter les qualités purement artistiques.
De la même façon, Van Lieshout a transformé de nombreux containers de marchandises en café, hôpital ou clinique d’avortement, sophistiqués et prêts à l’usage. Toutes ces œuvres ont donné lieu à des (ré-)inventions, recherches des nouveaux matériaux et exploits techniques très poussés qui illustrent bien le côté « inventeur fou » ou « l’homme à tout faire » de Van Lieshout, qui se transforme aussi facilement en sculpteur, designer de meubles, fabricant d’armes, pilote de cours d’automobiles et boucher artisanal.

Cette mobilité de rôles, et cette capacité à s’approprier matériellement tous les aspects de la vie, et notamment ceux qui sont normalement monopolisés par les autorités ou les groupes professionnels spécialisés valent également pour la communauté autonome baptisé «AVL-ville», qu’il a créée et conçue comme une œuvre d’art «dans laquelle on vit, avec laquelle on vit et, de laquelle on subsiste». À la fois état libre, atelier d’artistes, entreprise commerciale et lieu d’exposition, AVL-ville était située jusqu’a le 28 novembre 2001 dans une zone obscure du port de Rotterdam. Une «ville» constituée des mobile homes, cliniques médicales et autres équipements indispensables à toute communauté humaine digne de ce nom selon Van Lieshout - atelier d’armurerie, distillerie d'alcool et laboratoire de drogue, bordel, et un restaurant où l’on «bouffe beaucoup et bien») aménagées dans des containers, campers, pick-ups et huttes de fortune. Une «ville» entre campement des gens de voyage et bidonville et qui semble effectivement destinée à reprendre la route. On parle pour son nouvel emplacement d’une décharge publique à Rotterdam, ou peut-être ira-t-elle à Anvers...

Ce désir d’autonomie et de contrôle s’étend chez van Lieshout à tous les domaines de la vie et de l’organisation sociale. Dans AVL-ville les eaux usées sont filtrées et traitées, par des systèmes dont la mise à point donne lieu a des œuvres tels des réservoirs septiques en polyester brun ou encore ces toilettes biologiques au concept révolutionnaire, fonctionnant sans eau et qui produisent avec le temps le compost nécessaire à la ferme biologique. Cette ferme, ou «pionner’s set», est constitué d’éléments mobiles à tout moment pliables et déménageables dans un seul container, l’on y élève du bétail et l’on y cultive des produits agricoles nécessaires à la survie en autarcie dans ces Pays-Bas si réglementés et organisés. Dans un tel contexte la ville autonome de Van Lieshout se présente comme un refus de soumission aux règles étouffantes de la société bureaucratique hollandaise. Mieux vaut vivre dans la marge, là où la ville et la société se montrent comme ils sont réellement : sales, violentes, industrielles, poétiques, chaotiques, puantes, que dans les centres-musées historiques ou les banlieues et néo-villages uniformes. La marge, qu’elle soit dans le port, entre le bâti et l’eau, dans la périphérie sur un territoire de rejets de la cité, est ainsi un lieu qui fonctionne comme révélation, lieu d’ailleurs qui a toujours attiré des artistes, on pense aux descriptions des terrains vagues portuaires dans Manhattan Transfer de John Dos Passos.

Ce désir d’autarcie se traduit également chez Van Lieshout par un regard lucide et ouvert sur des réalités sociales et architecturales marginales d’autres pays. Lors d’une récente découverte des favelas au Sao Paulo au Brésil, Van Lieshout a été frappé par la qualité organique de ces quartiers de hasard, par l’incroyable degré d’adaptation et d’autonomie des constructions inventives, bâties avec un matériel de récupération. La forme et le décor de chaque cabane dépendent de l’emplacement et du matériel trouvé, c’est une architecture de collecte qui s’adapte constamment. Avec le temps les favelas changent, pour devenir quartier ou village. Au lieu de crier scandale ou de créer un autre ONG, Van Lieshout admire sincèrement ces favelas «villes sans architectes, sans urbanistes, libre de toute planification, des villes qui avec le temps se font idéales, comme une ancienne ville italienne». La favela est une ville en gestion, spontanée, anarchique, exactement, donc, comme se veut AVL-ville. Dans la démarche de van Lieshout cette observation à tout naturellement donnée lieu à une série d’œuvres, les «Favelas», construites parfois dans une seule journée avec le matériel qui traînait dans l’atelier, mais qui sont réellement habitables, comme celle exposée à PS1 à New York, cette autre à Amsterdam et la dernière à AVL-ville. Ainsi, dit Van Lieshout, il se préoccupe de moins en moins de la forme de ses réalisations, pour ne garder qu’un assemblage de fonctions primaires.

Il y a cinq ans, ce qui l’intéressait, c’était avant tout que quelque chose devait être fonctionnelle, facile à produire et à reproduire. Maintenant il produit délibérément des objets de «non-design» et de «non-architecture», qui peuvent très bien, dit il, être laids. Il n’y pas de plus franche expression de cette attitude que le «pavillon de plage» que Joep van Lieshout a plus assemblé que construit pour une exposition d’architectures éphémères aux Pays-Bas sur la plage de Heemskerk aan Zee. Cette hutte de fortune, libre de tout préjugé architecturale, est adaptée à l’usage qu’on lui demande, séjourner - ou survivre - à la page, et témoigne précisément de ce regard que Van Lieshout porte sur l’architecture «pauvre» des bidonvilles de Tiers-Monde, dont il reconnaît et admire surtout des qualités comme l’organisation en autarcie, les liens communautaires et l’inventivité architectonique, qualités qui n’ont pas cessés, depuis presque deux décennies, de renouveler à chaque fois sa propre œuvre.


© Steven Wassenaar


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