 |
 |
Fondée en 1987, l’agence des parisiens Pierre du Besset et Dominique Lyon occupe aujourd’hui une place importante sur la scène architecturale. Ils doivent cette présence à des réalisations majeures autant qu’à des écrits caustiques, à des prises de positions claires au sein du débat architectural et à des projets de concours novateurs.
Leur réputation date de leur première réalisation, la réhabilitation en espace d’exposition d’une construction industrielle dans le Parc de la Villette, qui se voit attribuer en 1987 une mention au "prix de la première œuvre" du Moniteur. Quinze ans plus tard, leur bâtiment le plus ambitieux et le plus important à ce jour, la médiathèque de Troyes, reçoit "l’Equerre d’Argent" 2002. Issues de la profession architecturale, ces marques de reconnaissance récompense l’intransigeance de Pierre du Besset et de Dominique Lyon quand ils considèrent l’architecture comme un idéal, comme une forme d’Art. Concrètement cette attitude consiste à défendre des propositions architecturales fortes et diverses, conçues comme des réponses appropriées à la complexité des situations et des programmes. "La prise de risque, dit Dominique Lyon, est une conséquence de la lucidité que nous revendiquons à l’agence." Ainsi, Du Besset et Lyon ont réalisé au cours de ces quinze dernières années des bibliothèques, des bureaux et des immeubles de logement qui tous établissent une forte présence dans leurs environnements et retiennent immédiatement notre attention.
L’agence intervient dans la plupart des cas au sein de la métropole contemporaine, dans des contextes urbains où les conflits et les contradictions rendent difficiles la formulation de réponses appropriées. Néanmoins, un bâtiment comme le siège du journal "Le Monde" (1990) ou leur récente proposition pour le bâtiment de l’Inalco (2004), tout deux à Paris, montrent leur capacité à donner des réponses contemporaines dans des tissus urbains historiques sans tomber dans l’historicisme ou le style post-moderne.
Le fil conducteur
A regarder les réalisations de Pierre du Besset et Dominique Lyon, on remarque que les bâtiments sont hétérogènes et qu’ils ne semblent pas dépendre d’un style ou une démarche générale. Cependant, en y mettant plus d’attention, on constate qu’une stratégie conceptuelle et une méthode de travail cohérente sont à l’œuvre derrière chaque projet qui, les programmes et les contextes changeant, produisent des bâtiments diversifiés.
Quand, au cours d’entretiens, j’ai commencé à découvrir leur manière de concevoir les projets d’Almere et de Troyes, j’ai été frappé par leur approche analytique, presque cartésienne, des différents aspects qu’ils ont traités concernant la construction, les programmes et les contextes. Les réponses obtenues après analyse se voyaient ensuite combinées à des observations très personnelles sur le sujet ou à des coïncidences produites par les situations, pour enfin résulter dans une forme répondant précisément aux besoins du programme et constituant une réponse architecturale adaptée, toujours fermement présente dans les lieux.
Toyo Ito utilise aussi cette approche méticuleuse d’investigation du couple "question-réponse" et ce n’est pas une coïncidence si la façade high-tech de sa fondation Cognac Jay, en cours de construction à Paris, présente des points communs avec le siège du journal "Le Monde" qui est situé non loin, dans une rue haussmannienne similaire. Ces architectes ont en commun une attitude objective vis-à-vis des phénomènes urbains, sont stimulés par leur trivialité, utilisent des façades légères sur des structures fines pour gommer les limites entre bâtiment et environnement, conçoivent des plans clairs, et prêtent une attention délicate au choix des matériaux.
La trivialité joyeuse
Un autre aspect du travail de Du Besset & Lyon est évoqué dans leur déclaration : "nous cherchons toujours à trouver la part joyeuse de chaque situation". Cela suppose une capacité à tirer avantage de contextes défavorables en recyclant les contraintes urbaines selon un biais nouveau et souvent surprenant. Déjà, dans leur premier travail, la Maison de la Villette, un grand miroir suspendu sous la toiture introduisait habilement des images de l’environnement urbain à l’intérieur du bâtiment. Autre exemple : Du Besset-Lyon disent être contents d’avoir pu construire la bibliothèque de Troyes derrière un restaurant/drive-in Mac Donald parce qu’ils rencontraient une l’occasion franche de se mesurer, au moyen de l’architecture, avec cette icône commerciale. Par son échelle – énorme - par ses couleurs - vives – et grâce à la séduction qu’elle exerce sur le public, la bibliothèque a absorbé ce Mac Donald placé en premier plan sur le boulevard. Ce bâtiment primé est une illustration de la manière dont l’architecture peut transformer certains aspects urbains trop rapidement considérés comme négatifs en éléments positifs. La faculté d’intégrer la banalité, la trivialité urbaine, dans la recherche du sens architectural est une caractéristique constante et originale du travail de l’agence.
La dimension cinématographique
De la même manière, des situations urbaines telles les axes urbains encombrés (la médiathèque d’Orléans et le projet pour celle de Lyon) ou bien les rues étroites de centre-ville ( le siège du journal "Le Monde", la médiathèque de Lisieux) sont mise à profit pour renforcer le caractère des projets. A Orléans la façade de la salle de lecture ouvre de manière théâtrale sur la route nationale comme le ferait une grande loggia, transformant ainsi le trafic automobile en un spectacle apaisant. Cette manière de concevoir, qui commence par s’intéresser à la banalité de la vie moderne pour ensuite faire partager ces observations par les utilisateurs dans une sorte scénographie possède une évidente dimension cinématographique. La manière avec laquelle la médiathèque d’Orléans s’ouvre sur la circulation automobile évoque le fameux film de Jacques Tati Playtime (1966). A l’époque, ce film nous a ouvert les yeux sur la poésie aléatoire du mouvement automobile. Il n’aurait pu le faire sans une considération distanciée et amusée de la banalité, et cette attitude est aussi celle de l’agence du Besset-Lyon.
Autre exemple de "cadrage de la vision", la médiathèque Lisieux offre aux lecteurs une vue choisie sur l’intense activité commerciale environnante qui se trouve cadrée et heureusement mise à distance de manière surprenante, en contre-plongée.
Le filtre et la vue
Ces exemples nous font saisir une caractéristique constante de l’architecture de du Besset-Lyon : les relations visuelles entre le bâtiment et son environnement sont travaillées avec une profondeur inhabituelle. Là où beaucoup d’architectes arrêtent leurs efforts de conception, parce qu’ils comptent sur le fait que les relations urbaines se développeront spontanément – ce qu’elles font rarement – du Besset-Lyon élargissent leur réflexion jusqu’à envisager – de nouveau comme un scénariste le ferait scrupuleusement de ses personnages – la qualité des relations possibles entre d’un côté le bâtiment et ses utilisateurs, de l’autre l’environnement et les passants. Dans la plupart de leurs projets la perception que peuvent avoir du bâtiment les automobilistes, les piétons et les voisins a contribué fortement à définir les orientations, les matériaux, les hauteurs, les lignes...
Les architectes mentionnent aussi qu’ils "filtrent" ou "déforment légèrement" les relations visuelles que peuvent entretenir les utilisateurs de leurs bâtiments avec le paysage urbain, de la même manière que le port de lunettes de soleil modifie la perception du monde.
A la médiathèque de Troyes, une façade écran bleue suspendue sur cent mètres de long, agissant comme une gigantesque vitrail sur une face du bâtiment, change la perception que les lecteurs peuvent avoir de leur ville, dont le panorama est désormais et pour longtemps heureusement teinté. Comme l’est le ciel éternellement bleu de la Californie que Dominique Lyon a appris à aimer quand il travaillait chez Frank Gehry. La Médiathèque d’Orléans est animée par les bandes métalliques ondulées qui constituent sa façade tout en protégeant le lecteur du soleil et ne adoucissant les vues sur la ville. Ces procédés, de plus en plus inventifs, qui règlent par le biais d’une "peau" complexe les relations entre villes et bâtiments ont atteints leur expression la plus élaborée avec la façade concave du projet pour une médiathèque à Lyon. Le projet est situé à l’embranchement de longues voies urbaines bordées par des immeubles de grande hauteur formant un contexte appelant des réponses fermes. Dans le projet de Du Besset-Lyon la façade concave du bâtiment agit comme un écran panoramique où se trouve rabattue la scène intérieure de la médiathèque avec son animation et ses jeux de couleurs faits de dégradés. L’ensemble forme une image mouvante du fait des déplacements relatifs des utilisateurs et des passants. En réalité la façade est constituée par un double vitrage contenant de très fines lamelles réfléchissantes qui mélangent les vues réfléchies et les vues directes tout en offrant 100% de protection solaire aux lecteurs.
Manifestations incontestables
On constate par ces exemples que les bâtiments « sont mis en action » comme s’ils étaient des acteurs jouant sur la scène urbaine. Il en va de même de l’intérieur des bâtiments où Du Besset-Lyon créent souvent, par des moyens architecturaux, des atmosphères particulières en vue de séduire le public. "En ces temps de commerce généralisé, comme les bibliothèques veulent attirer de jeunes utilisateurs, elles doivent développer un sens du spectaculaire et des moyens de séduction qui leur soient propres et qui puissent se confronter à ceux de l’architecture commerciale" dit Dominique Lyon. Ainsi le plafond de la médiathèque de Troyes est fait d’une succession de vagues dorées. Il est spectaculaire sans être écrasant et ménage des espaces ou l’on est porté à s’asseoir et à étudier.
Pour le projet de l’ambassade de France à Tokyo, les façades colorées en jaune et en rouge font référence à une certaine tradition française du goût pour la couleur qui se perpétue dans le milieu des créateurs de mode parisiens. Ce projet dessiné à partir de formes allongées, épurées, est posé sur deux piles. Son entrée est située sous le bâtiment, ses percements courent sur toute la longueur des façades et il entretient une relation avec les jardins de l’ambassade telle que la construction ne se mélange pas à la nature, mais la cadre et la reflète. Evidemment, ses caractéristiques formelles semblent un hommage à la villa Savoye de Le Corbusier, au sujet de laquelle Dominique Lyon a écrit : "pas de prolongement naturel à la villa…la villa n’est pas dans la nature, elle est avec la nature, à son niveau : celui des manifestations incontestables..." Dans leur projet de Tokyo, Du Besset-Lyon proposent une vision vivement colorée du modernisme. Celui-ci est dépouillé de sa sévérité mais garde son efficacité et réussit à se combiner avec l’héritage joyeux du pop art.
En fait, beaucoup des travaux de Du Besset-Lyon entretiennent des relations proches avec le design et l’art contemporain. Pour la médiathèque à Rungis par exemple, leur intervention architecturale a consisté à placer un énorme "ready-made" dans une halle existante. Formellement, cela ressemble à une piscine moulée en plastique qui aurait été réutilisée, en fait c’est une section de la médiathèque totalisant 250m² et proche par bien des aspects des travaux en polyester de l’artiste hollandais Joep Van Lieshout.
Comment le spécifique devient général
Le plan directeur du projet « Gran Horizonte » propose une utopique "banlieue heureuse" conçue pour une exposition en 2001. Il est une critique du développement horizontal des banlieues françaises et de leur catalogue convenu de formes. Du Besset-Lyon compose là, à moitié sérieusement, des recettes pour améliorer la vie suburbaine : « effaçons les hiérarchies, ignorons les faux-semblants, résolvons les contradictions, recherchons la performance » Suivant leur vue les maisons occupent l’entièreté des terrains, les jardins prennent la totalité de la surface de la toiture, les séparations entre les voisins sont assurées par l’espacement entre parcelles ; le tout retrouvant une dimension paysagère qui s’apprécie soit perché sur les toitures jardins, soit en voiture, perdu dans le labyrinthe des espaces séparatifs. C’est dit avec humour, mais la question est posée : comment un architecte peut-il s’accommoder de la médiocrité des zones pavillonnaires ? Dominique Lyon écrit à propos de celles-ci : "elles sont à l’architecture ce que le soap-opéra est au cinéma : un relâchement".
A étudier le travail de l’agence, on peut estimer qu’ils ont apporté une réponse à la question parce qu’ils savent tirer parti de situations conflictuelles. Cette capacité ils la doivent au fait qu’ils choisissent de se concentrer sur les caractéristiques particulières des situations auxquelles ils sont confrontés, à contrario des méthodes qui cherchent à conforter des idées générales portant sur le rôle et le pouvoir de l’architecture et qui risque d’aboutir à des clichés…ou au tissu pavillonnaire que nous connaissons.
Dominique Lyon, pour clarifier sa position fait référence à William Faulkner. L’écrivain a concentré son univers sur une région limitée, un village, une tribu même, dont les histoires et les passions sont si bien explorées qu’elles acquièrent un intérêt général, un caractère universel.
Voici donc le message que nous adresse l’architecture de Du Besset-Lyon : tenez vous aux situations auxquelles vous êtes confrontées. Explorez-les. Oubliez tous les clichés et les a priori pour mieux observer les ressorts de la situation, comme le ferait un scientifique. Les formes du bâtiment procédant des conclusions tirées des informations recueillies, celui-ci en retour informera le contexte, sera porteur de votre engagement et appartiendra à son époque. Comme pour les écrits de Faulkner, qui a longtemps été considéré comme un écrivain régional, si les bâtiments sont définis par des réponses exacts à des problèmes précis tirés de situations particulières, alors ils peuvent prétendre à rentrer dans l’ordre du général, voire de l’universel. En conséquence l’architecte n’a jamais fini de comprendre et le moindre projet procède d’un questionnement fondamental. "Aujourd’hui l’architecture est perdue", dit Dominique Lyon "et il faut la retrouver à chaque occasion".
© Steven Wassenaar
|
 |