Toyo Ito : le pouvoir de l'incertitude
Festival Blue Moon, Groningen

Techniques et Architecture, Paris, n° 457, décembre 2001, p.p. 106 ­ 111.
Blue Moon ­ le pouvoir de l'incertitude
«L'architecture devient floue, elle est processus, en transformation incessante, elle est vivante.»
Architecture now is blurring, it is always a process, ever changing, something alive

Toyo Ito, Groningen, 26 août 2001.

Au sud de de Groningen (Pays-Bas), dans une zone industrielle en friche, cernée d'autoroutes, de chemins de fer et de canaux, subsistent les ruines d'une centrale électrique dont les cheminées furent longtemps un point de repère dans ce pays sans relief. Le site creuse une cicatrice dans le tissu urbain, un hiatus dans l'expérience spatiale. C'est une sorte de négatif du centre-ville tout proche, de taille égale. Avant la construction de bureaux et de logements, la municipalité a demandé à Toyo Ito, dans le cadre prétexte d'un festival qui a eu lieu en été 2001, une proposition pour insérer cette zone dans la ville et de la lier au centre historique. D'où l'intervention intitulée «Blue Moon».
Sur le principe déterminé par l'architecte japonais, plusieurs équipes ont été sollicitées pour proposer d'une part des structures éphémères dans la friche, et, de l'autre, des maisons innovantes dans le centre-ville, points émergents d'un lien centre/périphérie, histoire/temps actuel : Space Group Architects (Oslo), Foreign Office Architects (Londres, Tokyo), Xaveer de Geyter (Bruxelles) et Tony Fretton (Londres) ainsi qu'Ito lui-même.

A Groningen s'est établie une tradition contemporaine de festivals d'architecture, où Zaha Hadid, Coop Himmelblau ou Rem Koolhaas ont déjà réalisé des projets surprenants1. Cependant cette ville de 200.000 habitants souffre d'un schéma urbain concentrique figé. On ne touche pas ou peu au centre historique saturé, ceinturé par une autoroute périphérique qui le sépare des banlieues.

La question posée à Toyo Ito s'exprimait en termes d'opposition : apporter l'innovation architecturale dans le vieux centre obstrué par l'architecture récente, historisante et faussement harmonieuse d'architectes comme Rossi ou Natalini. Lier ce centre la friche industrielle, intégrer cette zone dans le tissu urbain comme dans la représentation de l'espace des habitants, afin de garder trace de son histoire industrielle, avant qu'elle ne disparaisse.
«Blurring city» (ville floue) et «blurring house» (maison floue), sont les deux concepts d'incertitude par lesquels Toyo Ito a répondu. Certes, dit-il, le centre-ville et le futur quartier d'affaires semblent séparés; mais en réalité, les frontières, dans nos villes comme dans nos maisons, sont rendues confuses par le rôle des réseaux virtuels, des flots d'informations. Pour dépasser l'opposition stérile centre/périphérie, Toyo Ito a eu recours à la figure de la lune pour établir un lien métaphorique entre les territoires et les constructions. Il soutient qu'un nouveau développement urbain s'impose, où les oppositions entre l'ancien et le nouveau et entre la ville et la nature feront place à une conception fluide des espaces. Blue Moon prolonge ses projets antérieurs qui, dit-il, ne sont jamais «conçus contre le flot de l'eau», afin de mieux garantir les divers flux. Si l'image de départ des colonnes de la médiathèque de Sendai était celle d'algues oscillant dans la mer, pour Groningen, c'est celle de la lune, avec ses mythes, avec sa lumière couleur d'aluminium, un matériau qui hante l'architecte et qui s'est imposé ici, évoquant la légèreté des sondes spatiales.

Sur le site industriel, Ito a désigné cinq «cratères», qu'animent des architectures éphémères, des manipulations topographiques, des réhabilitations. Y incluant des thèmes comme le sport, le spectacle, le commerce et la culture, il importe les activités de la ville sur le territoire de l'industrie. Lui-même a vidé l'ancienne centrale pour en faire un hall de spectacle, avec un écran en aluminium et de sièges fluorescents jaunes. Les autres interventions se situent entre installation et land art: Space Group a transformé un tunnel en béton de 200 mètres de long, en une espace d'exposition et de projection. Xaveer de Geyter a creusé les parkings du futur stade de football pour élever une immense colline de terre, d'où on peut voir toute la ville. Tony Fretton a proposé une «architecture verte» en forme de champ de maïs, et FOA a réalisé une tente de bédouin géante pour une troupe de théâtre.

Points d'émergence d'une nouvelle énergie, ces mêmes architectes ont construit des maisons dans le centre-ville, en des points où Toyo Ito, en écho, a désigné cinq autres «cratères», des ouvertures dans l'alignement des rues. Il a demandé aux architectes d'imaginer des projets qui seraient pour ainsi dire projetés sur la surface de la terre, dans le corps endormi de cette cité : «Le centre historique, en brique rouge», explique-t-il, «a le caractère d'un 'vieux tapis' qui étouffe visiblement l'énergie de ses habitants. Nos maisons nouvelles fonctionnent comme des trous coupés dans le tissu de la vieille ville, apportant de l'énergie nouvelle». Chaque construction, d'une façon ou d'une autre, illustre son concept de blurring house : une mixité de fonctions (logement, petit équipement, travail) et un jardin sur le toit.

Dans l'immeuble de cinq niveaux de Farshid Moussaivi et Alejandro Zaera-Polo (FOA) les façades sont constituées de panneaux d'aluminium, à ouvrir ou à fermer à volonté. L'immeuble abrite un café et des appartements pour de courts séjours, répondant à l'émergence d'un style de vie nomade.
Le premier projet de Toyo Ito été un foyer pour étudiants. La ville doit encore se demander comment il est possible que ce projet si fin et élégant ait pu être bloqué par quelques habitants du quartier, scénario qui, souhaitons-le, ne se reproduira pas à Paris où son projet pour l'hôpital Cognac-Jay, dans le 15e arrondissement, semble également menacé. Ici, sans doute, un malentendu se joue: Toyo Ito - Koolhaas l'avait déjà affirmé2, n'est pas un moderniste, mais un architecte qui se plie aux moindres détails des programmes, et les traduit par des solutions innovantes. Ici, au milieu des bâtiments du XVIIe siècle, son projet initial était une petite tour de sept mètres de côté, de cinq niveaux, en aluminium dont la couleur aurait joué avec les anciens murs en brique rouge du Burchstraat.
Innovation technique, choix des matériaux et attention au contexte, ce projet est une expression à part entière qui refuse ces pastiches postmodernes qui obstruent la ville. Ito a proposé deux versions : la maison «domino», dont les murs sont des assemblages des «briques» translucides en aluminium plié et en verre, murs qui s'affinent un peu plus à chaque étage, comme pour faire économie du moindre poids. Les sols en aluminium sont en structure «sandwich». Et la maison «extrusion», la plus belle, où les murs sont réduits à une épaisseur de dix centimètres, faits de rigides plaques d'aluminium extrudé, donnant un immeuble à l'aspect si léger qu'on le croirait déplaçable à souhait.

Le projet d'Ito, qui sera finalement réalisé dans le Uurwerkersgang (appartements, espaces de travail et galerie d'expositions) est en retrait de ces idées. Mais il en subsiste une texture, une attitude qui ne saurait être innocente. Il s'agit désormais de l'extension d'un immeuble. Les façades translucides sont faites de «briques» préfabriquées en aluminium sous une peau de verre comme dans le projet domino. Les espaces de travail et d'exposition sont séparées des appartements par une différence du niveau du sol. Une colonne centrale en verre contient les escaliers et les cuisinettes, et apporte de la lumière ; elle relie les étages et donne accès au jardin public du toit.
Transparence et mélange des fonctions publiques et privées caractérisent aussi les autres projets. Xaveer de Geyter construit un immeuble visuellement perméable qui s'illumine la nuit et où se confondent les espaces pour vivre en travailler. Space Group (Gro Bonesmo et Bates) propose une maison qui héberge une crèche sur le toit, avec des façades faites d'un tissu de polyester translucide tendu autour d'une peau de verre.

Blurring house. Quand on lui demande quelle est la signification de cette «maison floue», Ito avoue qu'elle est, d'une certaine manière, la tentative de récréer aujourd'hui quelque chose du passé, du temps où rues et maisons étaient le théâtre d'un mélange dynamique de vie et de travail, scènes dont il a conservé le souvenir d' enfance, et dont on peut retrouver l'ambiance par exemple dans Jean le Bleu de Jean Giono, qui avait fait de l'ambiguïté d'un tel immeuble «flou» le sujet d'un roman.
Le festival Blue Moon, par l'empreinte architecturale et paysagère laissée dans la ville, montre que le concept de blurring architecture conduit à repenser et les schémas de l' habitation et ceux de l'organisation urbaine. Toyo Ito fait preuve encore, du pouvoir d'imagination, de la dimension emblématique de projets auxquels il apporte une constante attention, pour les détails techniques comme pour les réalités contextuelles. A Groningen, il pointe des questions essentielles telles que la nature fluctuante des espaces, les relations spatiales entre la périphérie et le centre de nos villes. Il reste à espérer que de telles orientations, aux Pays-Bas ou en France, n'en demeurent pas à l'état virtuel de proposition, ou à l'anecdote du prototype.


© Steven Wassenaar

*1. Comme What a wonderful world (1990), et A Star Is Born (1996).
*2. Koolhaas a décrit Ito tel un architecte qui répond aux programmes avec «des interventions délicates» et qui «se rend invisible sans effort».

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